Arnaud Riegert Site personnel

La face cachée (?) du Bangladesh (2)

17 août 2010 · Catégorie(s) : Bangladesh

En mai et juin, j’ai été amené à passer pas mal de temps à Dhaka, quasiment une vingtaine de jours sur une période d’un mois. Je n’ai jamais très enthousiaste à l’idée de passer du temps dans cette ville. D’abord, parce que cela signifiait 5 heures de route aller, 5 heures retour, au milieu de la circulation bangladaise qui n’est pas des plus confortables. Mais j’ai fini par apprendre à dormir pendant ces trajets, souvent faits très tôt dans la matinée pour gagner du temps. Mais surtout, c’est une ville hyperactive, qui m’avait traumatisé à mon arrivée en février. C’était un peu comme les Champs Élysées le soir du 12 juillet 1998 mais à l’échelle de toute une ville, et avec autant de voitures, CNG et rickshaws que de piétons. Pas vraiment reposant. Enfin, c’est une ville où il y a beaucoup plus de pauvreté apparente que dans la « petite » ville de Bogra (300 000 habitants seulement) ou à la campagne, en particulier beaucoup de mendicité.

Les riches et les pauvres (presque) dans les mêmes quartiers

Quand je suis à Dhaka, je loge généralement au Grand Prince Hotel, situé à Mirpur-1, à 200 mètres de la tour de la Grameen Bank où Grameen Danone a quelques bureaux au dixième étage. L’hôtel a un partenariat avec la Grameen Bank qui y envoie tous ses visiteurs en échange d’une réduction permanente de 30%, ce qui donne des chambres à 15 euros la nuit environ. Pas extrêmement confortable et pas toujours très propre mais le personnel y est très sympathique, ce qui en fait un endroit convivial. Pour peu qu’on soit en manque de connexion avec des occidentaux, on croise à la réception beaucoup d’étudiants venus faire un parcours d’immersion dans le social business organisé par la Grameen Bank. L’hôtel et la Grameen Bank sont dans un quartier assez pauvre, à proximité immédiate de plusieurs bidonvilles, dans lesquels Grameen Danone est d’ailleurs présent. Le Professeur Yunus aime raconter que s’il dirigeait la Banque Mondiale, il en délocaliserait les locaux à Dhaka pour que les personnes qui y travaillent soient vraiment plongés dans le sujet de la pauvreté ; il envoie d’ailleurs certains de ses invités personnels dans le même hôtel que tous les étudiants pour qu’ils aient bien l’occasion de se rendre compte dans quel univers ils sont arrivés.

Les groupes d’étudiants passent souvent par Bogra pendant leur parcours au cœur du social business ; ils y visitent le Grameen Greeen Children Eye Care Hospital et l’usine voisine de Grameen Danone. J’y étais chargé de les accueillir, de leur présenter l’entreprise et de leur faire une visite de l’usine. Parfois, je les recroisais au Grand Prince Hotel de Dhaka et nous dînions ensemble. C’est ce genre d’occasion qui m’a emmené un soir dans l’appartement d’une riche famille bangladaise à Banani, l’un des deux quartiers riches de Dhaka avec Gulshan. Ces deux quartiers sont peuplés de riches bangladeshi et d’expatriés ; à Gulshan se trouve également le luxueux hôtel Westin qui accueille tous les hommes d’affaires et les personnels de bord des compagnies aériennes internationales. Pendant une heure j’ai eu l’impression de quitter le Bangladesh. L’appartement immense était habitué par une famille dont le domaine d’activité est « le business » sans plus de précisions, qui avaient préparé un repas complet pour la trentaine d’occidentaux qu’ils accueillaient ce soir-là et avaient un stock impressionnant de canettes d’Heineken – pas seulement pour nous. Les filles, âgées de 25 ans environ, ne portaient pas le sari traditionnel mais des jupes ultra-courtes et décolletés plongeants, le tout accompagné de maquillage pas vraiment discret… du jamais vu partout ailleurs dans le pays ! Assez peu à l’aise dans cet environnement je suis parti au bout d’une petite heure. Ça n’a pas été l’occasion d’en apprendre beaucoup sur le mode de vie de cette partie de la population, mais ce n’était pas vraiment ce qui retenait mon attention. De manière générale, entre cela et les réunions dans les deux grands hôtels de la ville (le Westin évoqué plus haut et le Pan Pacific, plus abordable, où les gens de Danone ont leurs habitudes quand ils viennent passer quelques jours), j’ai simplement pu voir qu’il y avait une sorte d’îlot un peu isolé qui ignorait totalement un certain nombre de coutumes et de règles sociales du Bangladesh.

Les enfants, une situation insurmontable

Pourtant, il n’y avait pas à aller bien loin pour se rendre compte de ce que ce comportement pouvait avoir de décalé par rapport au reste du pays. Les mendiants, souvent mutilés, sont partout et des bidonvilles sont installés au milieu de ces quartiers riches, par exemple tout près du lac de Banani. J’étais arrivé en me disant qu’il ne fallait surtout pas donner d’argent aux enfants, qui devaient probablement être exploités par un grand réseau de mafieux qui s’en mettaient plein les poches et que l’école étant gratuite et obligatoire entre 6 et 12 ans, il n’y avait pas de raison à ce qu’ils soient dans la rue. La réalité est bien entendu plus complexe et on m’a expliqué par la suite que ce sont généralement plutôt les familles qui envoient les enfants trouver de l’argent, comme le reste de la famille qui doit bien survivre. J’ai quand même été témoin d’un épisode assez terrifiant alors que je marchais avec un collègue français dans Gulshan en soirée, vers 22 ou 23 heures. Nous cherchions un restaurant pour changer un peu du traditionnel poulet au curry et riz et nous étions donc dirigés vers le quartier riche. Ni l’un ni l’autre n’avions l’habitude de ce quartier, n’étant pas des adeptes des grands lieux de rencontres pour expatriés, et nous marchions au hasard à la recherche d’un restaurant ouvert. C’est à proximité de l’hôtel Westin que nous avons commencé à nous faire aborder, d’abord par des conducteurs de rickshaws qui nous disaient « tout connaître » à Dhaka et pouvoir trouver n’importe quoi… Nous avons eu quelques doutes sur ce que cela signifiait, et quelques minutes plus tard, ce sont deux filles, très jeunes, qui ont commencé à nous suivre. Elles ne nous demandaient pas directement d’argent, mais nous appelaient « boss » en nous disant que nous étions « very beautiful ». Avec les autres choses qu’elles nous ont dites, nous avons compris qu’elles étaient des prostituées en quête de clients. Cela faisait d’autant plus froid dans le dos que nous nous sommes dits que si elles procédaient ainsi, c’est qu’elles devaient trouver des clients de cette manière, dans ce quartier. Je me demande encore à ce jour si le conducteur du rickshaw, qui n’était jamais très loin, n’était pas chargé de collecter l’argent des éventuels clients.

Il s’agit probablement d’un cas extrême et, je l’espère, assez rare, de « travail » des enfants. Plus généralement, beaucoup d’enfants travaillent très jeunes. L’école est obligatoire entre 6 et 12 ans mais il n’y a aucun moyen de contrôle et encore moins de répression. Dans les campagnes, les enfants participent évidemment à la vie de la ferme, mais le même phénomène existe en ville, ou j’ai souvent été servi par des enfants disant avoir entre 12 ans et 16 ans. Ces âges sont souvent des estimations grossières, beaucoup d’enfants ne connaissent pas leur âge et c’est souvent un adulte qui répond à leur place. Pour un européen, l’âge est toujours difficile à croire tant ils peuvent paraître jeunes par rapport à leur âge annoncé – les effets de la malnutrition.

J’étais un jour à Mirpur, en face du Grand Prince Hotel, avec deux collègues. Nous cherchions à boire quelque chose de frais et nous nous sommes arrêtés dans un petit commerce qui vendait des snacks et des boissons. Nous étions assis et nous voyions un petit garçon qui bougeait dans tous les sens ; à un moment, mon verre étant vide, il vient me le prendre des mains et le jeter dans une poubelle. J’ai alors demandé à Sohel, collègue bangladeshi, qui était ce garçon : « probablement un petit frère ou un petit cousin d’un des gérants du magasin ». Quelques minutes plus tard, il pose plusieurs questions à ce garçon pour en savoir plus. Manik, c’est son nom, n’a en fait rien à voir avec les gérants du magasin. Il dit avoir trois ans (il n’en avait pas plus de 5 quoi qu’il en soit) et travailler ici tous les jours de 9 heures à 14 heures. Sa mère l’obligerait à faire cela pour ramener de l’argent à la famille, sous peine de le frapper s’il refuse… Il gagne ainsi 20 takas (un peu moins de 25 centimes d’euro) par jour plus un léger repas à midi. En comptant large, cet enfant n’ira pas à l’école parce qu’il est considéré comme plus utile à faire gagner ou économiser 50 takas par jour à sa famille.

Manik

Manik et ses employeurs - Photo : Luc Jonveaux

Devant cette situation, j’ai proposé à Sohel le lendemain d’aller parler à sa famille pour leur proposer de leur payer l’équivalent de ce Manik apportait pour qu’il aille à l’école. Grameen Danone étant présent dans le bidonville où il vivait, nous aurions pu nous organiser d’une manière ou une autre, en gardant un contact avec l’instituteur de l’école pour s’assurer que Manik vient bien régulièrement en classe. Finalement, Sohel et moi n’avons plus eu d’occasion d’aller ensemble dans ce commerce pendant les heures de travail de Manik, et quand j’ai tenté d’y retourner seul, je ne l’y ai pas retrouvé. Mais je me suis rapidement rendu compte que cette situation, que je croyais exceptionnelle, était en fait généralisée à la majorité des commerces de l’espèce de galerie où se trouvait cette échoppe. Les salaires varient assez peu, les commerçants les appellent des « helpers » et disent faire cela pour aider leurs familles, alors même qu’ils pourraient s’en passer sans problème – cela leur coûte environ 1000 à 1500 takas par mois. Difficile pour un européen de faire la part des choses entre exploitation et solidarité. Les repères sont bien différents dans ce pays. Tout cela laisse songeur sur les solutions à apporter. Suffit-il d’apporter de l’argent en échange d’assiduité scolaire, comme l’ont fait les mexicains avec Progresa ? La recherche d’une solution viable dans un pays habité par 50 millions d’enfants est un projet ambitieux…

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Retour à l’autre pays

16 août 2010 · Catégorie(s) : Bangladesh

Je suis rentré du Bangladesh il y a presque deux semaines. Deux semaines que j’ai passées pour moitié à Londres, à la recherche d’un appartement pour y faire mon stage que je n’ai pas encore trouvé (recruteurs, si vous me lisez…), pour moitié à Paris, en vacances (rédaction de rapport). Il y a deux semaines, donc, se terminait pour moi une mission de 6 mois auprès de Grameen Danone Foods Ltd., le premier social business, créé en 2006 par le groupe français d’agroalimentaire Danone et le groupe Grameen créé par le Professeur Yunus, à l’origine du microcrédit.

La fin d’une belle histoire

La première chose à dire, c’est que comme presque tous mes prédécesseurs à ce poste, quitter Grameen Danone et le Bangladesh a été un vrai déchirement. Le dernier passage de la porte de l’usine et le repas d’adieu ont été des moments d’intense émotion tant ces 6 mois ont été incroyables, grâce aux rencontres que j’y ai faites. J’avais parlé ici de l’accueil des « locaux », très chaleureux, qui a permis de faire que la vie quotidienne au Bangladesh ne me fasse à peu près jamais manquer du mode de vie européen auquel je pensais être attaché. Mais le plus marquant restera l’amitié et l’attachement qui se sont créés avec mes collègues tout au long de ces six mois. Des relations que l’on imagine mal créer avec ses collègues en France, du moins pas de manière aussi généralisée que cela a pu l’être au Bangladesh. Cela concerne aussi bien les collègues du quotidien, ceux avec qui on doit travailler une fois par semaine, une fois par mois, ou ceux avec qui l’on ne travaille pas directement mais que l’on croise chez Dada, qui tient la petite échoppe où l’on vient boire le thé juste à côté de l’usine.

Le charme de ma mission tient beaucoup à sa diversité et à la possibilité que j’avais de participer à la vie de l’entreprise à tous les niveaux : beaucoup de terrain à une époque, notamment dans les premiers mois, auprès des vendeurs en zones rurales et urbaines, du temps à l’usine également pour organiser le reporting des ventes (l’usine contient une salle avec des bureaux qui servent également aux vendeurs) puis quand j’y étais en charge de la supply chain, pendant les deux derniers mois, mais également à Dhaka, au head office, pour travailler notamment avec le directeur national des ventes à la directrice de Grameen Danone, une française avec pas mal d’expérience chez Danone mais sans idées préconçues sur la manière de gérer cette entreprise. Arrivée en mars 2010, elle sera la première personne de Danone à rester au Bangladesh plusieurs années. J’étais également en contact quotidien avec danone.communities à Paris. Dans l’ensemble, j’ai l’impression d’avoir touché à tous les sujets, d’avoir appris énormément dans des domaines très variés, mais surtout j’ai eu un plaisir fou à travailler avec beaucoup de gens passionnés, souvent amoureux de leur métier, avec lesquels j’ai pu parfois me « fâcher » professionnellement sur tel ou tel sujet et plaisanter une demie heure plus tard autour d’un thé.

Un parcours complet en immersion dans le social business

Je me suis essentiellement consacré à deux missions, en plus des multiples coups de main ponctuels donnés à gauche à droite (essentiellement de l’aide sur Excel, la rédaction d’emails en anglais et de la présence figurative à certaines réunions en bengali auxquelles je ne comprenais pas grand chose…).

La première était de soutenir Sohel, le directeur des ventes en rural, pour organiser et développer le réseau des « shokti ladies » qui vendent les yaourts en porte à porte dans les villages. Avec lui et avec danone.communities, nous avons essentiellement essayé d’obtenir une image plus claire de ce réseau, en établissant une base de données des ladies avec lesquelles nous travaillons, outil indispensable pour obtenir un bon reporting des ventes, identifier les ladies qui ont besoin d’aide, les plus performantes, etc. Nous avons également travaillé sur la structure de rémunération des ladies, qui doit à la fois être incitative, apporter un revenu significatif et être compatible avec le modèle économique d’un produit complexe (j’y reviendrai) vendu à bas prix. Enfin, nous avons recherché les solutions logistiques qui permettent de livrer chaque lady chaque jour et de développer le réseau pour un coût minimal. Les coûts de logistique sont de manière générale un des leviers principaux vers l’équilibre financier du modèle, les rémunérations étant plutôt à maximiser dans un social business…

Ma deuxième mission a été de m’occuper de supply chain : comment coordonner la production et les ventes, réduire les coûts de transports, assurer la chaîne du froid, etc. Des questions d’autant plus difficile que distribuer un produit frais dans un pays comme le Bangladesh est un défi avant même d’y ajouter un objectif social. Cela m’a permis de travailler au quotidien avec l’équipe de l’usine et de comprendre leurs contraintes en terme d’approvisionnement en matières premières (et notamment en lait) et de vitesse d’ajustement aux variations des ventes (d’un jour sur l’autre ou entre l’été et la mousson). J’ai aussi été confronté au problème de la chaîne du froid, très présent dans ce pays où les frigos sont bien rares dans les foyers… ce qui oblige à donner une durée de vie courte au produit, et donc à livrer fréquemment (le même produit n’aurait pas de telles contraintes dans un pays développé). Sur cette mission de supply chain, c’est un bangladeshi qui a pris ma suite peu avant mon départ, ce qui s’inscrit dans l’esprit général de confier un maximum de responsabilités à des locaux plutôt qu’à des expatriés.

Cet aspect de la collaboration entre bangladeshi et « bideshi » (étrangers) a été très agréable : notre rôle étant à terme de nous effacer, la formation aux techniques que nous utilisions a été un élément important qui a aussi guidé la mise en place des processus et des différents outils, de manière à ce qu’ils soient relativement simples à prendre en main par des personnes ayant souvent arrêté leurs études assez tôt. Cela a demandé un effort des deux côtés, et a été formateur, me semble-t-il, aussi bien pour les uns que pour les autres.

Un grand coup d’accélérateur

Me voici donc de retour en France, à la recherche de mon cinquième stage. Il a été difficile de me concentrer sur cette question depuis le Bangladesh. Difficile de se rappeler, dans ce contexte, qu’un jour il va falloir revenir à la vie étudiante. Mais si mon stage précédent (au cabinet de Martin Hirsch) a sans doute été un tournant, celui-ci ne sera pas qu’une parenthèse, mais plutôt un boost et une vraie ouverture sur des sujets qui me paraissaient lointains et qui continueront à me passionner ou à m’indigner : les dérives du capitalisme, la création de la pauvreté, la gouvernance des pays pauvres, les inégalités… J’ai l’impression d’avoir rencontré toutes ces problématiques avec une grande violence. Des choses auxquelles je ne connaissais rien me paraissent maintenant écœurantes, notamment dans le comportement des plus puissants.

Je ne pense pas, pour le moment, retourner travailler sur ces problématiques en pays émergent. Cette expérience m’a plutôt donné la conviction que beaucoup de choses fonctionnent de travers dans des pays comme la France. Cela va au-delà des systèmes politiques, de la gauche ou de la droite ; simplement une conscience sociale et morale qui paraît souvent ignorée.

Je rentre donc en France avec de nouvelles motivations, des idées sur Grameen Danone, sur le social business, sur la manière de vivre ensemble et sur la manière de construire des politiques publiques qu’il va falloir détailler et défendre. Un gros travail, à la fois excitant et effrayant par sa taille. Ce site devrait être l’un de mes outils pour donner de la forme à tout cela, et quelques articles de fonds devraient suivre cet article de « rentrée » légèrement anticipée.

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Cagnotte : les raisons de l’abandon

30 juin 2010 · Catégorie(s) : Politique, Égalité des chances

Le ministre de la jeunesse, Marc-Philippe Daubresse, a annoncé aujourd’hui à l’issue du Conseil des ministres l’abandon de l’expérimentation sur les bourses aux projets de classe, plus communément appelée « cagnotte ». Il venait de recevoir le rapport de l’École d’économie de Paris sur le « pilote » de l’expérimentation, menée pendant l’année 2009-2010 avec trois lycées professionnels de l’académie de Créteil. Au delà de la décision en elle-même de cesser l’expérimentation qui semble plutôt raisonnable, les explications qui sont avancées pour cet arrêt prématuré sont variées. Leurs niveaux d’exactitude également. Reprenons point par point.

L’évaluation n’a pas démarré…

L’École d’économie de Paris a mis en ligne sur son site un « bilan de la phase pilote » de l’expérimentation « du point de vue évaluateur ». Qu’est-ce que cela signifie ? Pendant un an, les équipes pédagogiques de trois lycées ont travaillé au quotidien avec une équipe de chercheurs pour préciser les modalités et étudier la faisabilité d’une expérimentation dont l’objet est de proposer à des classes de financer un projet collectif si ils augmentent leur taux de présence en classe (ou si ils diminuent leur absentéisme, au choix).

A ce stade, aucun détail n’est arrêté. Il s’agit simplement de tester le projet dans trois lycées pour voir ce qui techniquement fonctionne ou ne fonctionne pas, comment il faut mettre en place tel ou tel aspect du projet. On est donc en phase de définition de l’expérimentation et non d’implémentation et encore moins d’évaluation.

… mais le pilote a permis d’affiner le dispositif potentiel

Le rapport souligne l’impact négatif de la polémique qui a accompagné le lancement de ce pilote. Les acteurs ne se sont pas reconnus dans la description qui en avait été faite, cela a créé beaucoup de confusion et n’a clairement pas aidé le bon déroulement du dispositif.

Mais au-delà de l’importance de la polémique, le rapport fait état de deux difficultés majeures.

La première est la difficulté de définir le projet de classe. On se souvient qu’une classe avait souhaité obtenir le financement du code de la route pour chacun des élèves, ce qui avait créé quelques difficultés. La formule gagnante semblait être celle du voyage de classe, un projet modulable en fonction du taux de présence atteint (concrètement, plus les élèves viennent en cours, plus ils peuvent espérer une destination exotique). De manière générale, il y a des leçons à tirer de ce projet pilote et la difficulté semble largement surmontable à condition de tenir compte des difficultés rencontrées cette année.

La deuxième difficulté est l’importance de l’acceptation du projet par les équipes pédagogiques. Celles-ci ont eu des réactions mitigées. Encore une fois le message brouillé livré par les médias sur ce projet a probablement altéré l’opinion des équipes sur le projet. Peut-être fallait-il dans ce cas se limiter dans un premier temps aux classes dont une majorité de professeurs étaient volontaires pour participer. Bref, encore une fois, il est possible de tirer les leçons du pilote pour améliorer le dispositif.

Mais ses leçons ne doivent pas avoir une portée plus grande que celle de l’ajustement du projet. Comme le disait Luc Behaghel, membre de l’équipe d’évaluation, sur RTL, il n’y a pas de conclusions à tirer mais simplement des « anecdotes » qui peuvent éventuellement donner des pistes d’amélioration. Elles ne peuvent pas être utilisées pour argumenter sur la pertinence ou non du dispositif en lui-même, une expérimentation sur seulement 3 lycées n’a pas cette légitimité. Un des trois lycées au moins a d’ailleurs émis un sentiment très positif sur cette année pilote.

Abandon : la faute à qui ?

Parmi toutes les raisons invoquées par l’équipe d’évaluateurs pour justifier son « avis négatif » sur la faisabilité d’une évaluation d’impact, les raisons les plus pertinentes pointent toutes vers la polémique du début de l’année scolaire. Celle-ci a fortement dégradé les conditions de l’expérimentation et ainsi que les chances d’obtenir des résultats crédibles.

Mais le comportement des politiques est peut-être ce qu’il y a de plus effrayant pendant cette phase de « conclusion de l’affaire cagnotte ». Marc-Philippe Daubresse et Luc Chatel sont allés annoncer d’une seule voix à la sortie du Conseil des ministres que l’expérimentation était arrêtée car elle n’avait pas été concluante, qu’elle n’avait pas marché. En disant cela, ils commettent plusieurs erreurs graves :

  • Premièrement, ils feignent d’ignorer que le rapport n’a pas émis d’avis sur l’efficacité du dispositif en lui-même mais sur la faisabilité de son évaluation, cet avis se basant sur la totalité des facteurs qui pourraient interférer avec une évaluation rigoureuse, y compris la pression politique et médiatique.
  • Deuxièmement, ils détournent la responsabilité de l’échec vers les initiateurs du projet, en le réduisant à une mauvaise idée, alors qu’ils ont été les premiers à mettre en échec le projet en alimentant la polémique au moment du lancement.

Il serait donc bon que chacun se rappelle à ses responsabilités dans ce contexte, y compris les médias qui relayent ce message en l’accentuant encore, tel que Le Monde qui titre sans scrupules : Zéro pointé pour la cagnotte scolaire. Si leurs lecteurs lisent aussi bien les articles que leurs journalistes utilisent les sources disponibles, le message transmis sera sans équivoque…

Il est clair cependant que le projet a été torpillé dès le début par le gouvernement et la majorité dans le but de focaliser sa politique de lutte contre l’absentéisme sur la « loi Ciotti » qui vise à suspendre les allocations familiales. Tout contre-projet fragilise cette proposition, alors que l’abandon de l’expérimentation ne fait que renforcer le poids de la loi votée quelques jours plus tôt par l’Assemblée Nationale.

Risquons-nous à un peu de paranoïa : l’abandon de cette expérimentation est également un pied de nez à Martin Hirsch, qui avait financé, encouragé et soutenu cette expérimentation. Lui qui avait déjà mis en difficulté la loi Ciotti alors qu’il était au gouvernement en mettant en avant les résultats d’une autre expérimentation qu’il avait financée, la « mallette de parents », et qui avait, elle, pu aboutir à un résultat (positif qui plus est), cela aurait été un trop beau cadeau que de décider de démarrer l’expérimentation dans 70 lycées à la rentrée 2010. Politiquement, on sent bien qu’il ne serait pas très malin de renforcer quelqu’un qui écume les médias en racontant ses trois ans passés au gouvernement avec assez peu de tabous. Marc-Philippe Daubresse a ainsi déclaré ce matin, entre deux anecdotes lui permettant d’assassiner définitivement le projet :

On a fait deux expériences très importantes pour lutter contre l’absentéisme, la première c’est la ‘cagnotte’ qui n’a pas marché, et la ‘mallette’ qui est une autre expérience où on met des enfants et des enseignants pour mieux s’occuper des enfants qui s’absentent.

En bref : « Une fois, pas deux. »

L’expérimentation menace l’idéologie

Scientifiquement parlant, l’équipe d’évaluation pouvait difficilement émettre un avis positif quand à la faisabilité d’une évaluation en 2010-2011. Peut-être aurait-il fallu une année de plus, une année intermédiaire où l’expérimentation aurait été menée à une échelle légèrement plus grande pour prendre le temps d’expliquer le projet et de refroidir les braises de la polémique de cette année, mais cela suppose un budget qui ne correspond pas au projet initial et donc un soutien politique important qui n’est pas à l’ordre du jour. Il n’est donc pas question de remettre en cause leur intégrité. Au contraire, il faut saluer l’honnêteté et le courage dont ils ont fait preuve en mettant ainsi à un terme à un projet à forte portée scientifique.

Il est néanmoins intéressant d’observer, à l’opposé, l’énergie déployée à la fois par la gauche et la droite pour se protéger de l’émergence de la notion d’expérimentation, au sens réel du terme : une évaluation scientifique rigoureuse menée par des experts indépendants qui s’assurent de la crédibilité de leurs résultats. Leurs défenses se sont basées sur des questions de valeurs et de principes qu’ils refusent totalement de remettre en cause, de peur de perdre leurs repères, de bousculer leurs convictions. Elles mettent en relief leur incapacité à s’adapter aux mouvements de la société et tout simplement à écouter des visions du monde autres que les leurs. L’école gratuite est un privilège ? Je ne peux que partager ce point de vue, mais que fait-on de ceux qui voient les choses différemment ? On ne peut pas se permettre de les laisser de côté.

Les « responsables » politiques doivent, comme leur nom l’indique, prendre leurs responsabilités. Réunir des personnes dans une famille politique parce qu’ils partagent un certain nombre de valeurs en commun ne doit pas les inciter à arrêter de réfléchir, surtout lorsqu’ils se targuent de pragmatisme par la suite, parfois sur la base de pseudo-expérimentations à échelle microscopique et évaluées par dessus la jambe. Cette résistance organisée pour sauvegarder l’opposition traditionnelle et empêcher toute forme de consensus sur quelque sujet que ce soit a quelque chose de révoltant.

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La face cachée (?) du Bangladesh (1)

12 juin 2010 · Catégorie(s) : Bangladesh

Je m’étais préparé, avant de venir au Bangladesh, à voir des scènes vraiment difficiles. C’était du moins ce qu’on m’avait annoncé dans mon entourage, alors que mes ceux qui m’ont précédé ont plutôt minimisé cette image et insisté sur la chaleur de l’accueil qui leur avait été réservé. Ils n’ont pas menti, en pendant mes trois premiers mois je n’ai quasiment rien vu d’autre que cela : des gens d’une hospitalité inégalable, qui donnent tout et nous font presque oublier la difficulté de leur situation. Ils peuvent en général manger, se vêtir, s’abriter, travailler, avoir une vie sociale, etc. et la pauvreté apparaît plutôt comme une précarité constante que comme un réel manque de choses vitales (j’en avais parlé dans un précédent article).

Depuis un mois, j’ai été témoin de quelques scènes qui reflètent avec plus de violence la difficulté dans laquelle le Bangladesh est installé voire même enfoncé. Ce que j’ai trouvé le plus difficile à supporter, c’est de me sentir impuissant devant de telles situations et de ne pas être sûr que la situation changera vraiment profondément au Bangladesh de mon vivant, tant les rapports de force sont déséquilibrés et le pouvoir (financier et politique, en considérant qu’ils sont distincts) semble déconnecté de ces questions.

Sécurité routière

Je crois avoir déjà parlé de la circulation routière au Bangladesh. Pas vraiment de code de la route, quelques conventions à base de klaxons et de degré de maniabilité des véhicules, et de manière générale une conduite très intuitive. Le premier jour, on croît qu’on va mourir à chaque croisement ou dépassement. Au bout de quelques jours, la peur diminue et on finit simplement par se demander comment ça va faire pour passer cette fois-ci, sans pour autant douter que ce soit le cas. Maintenant, sur la route, j’arrive à anticiper quelques trajectoires et je peux dormir comme un bébé à l’arrière sans m’inquiéter des coups de freins brusques ou des klaxons plus allongés que la moyenne. J’ai même roulé quelques kilomètres en CNG (sur des routes de campagne pas trop fréquentées et avec un chauffeur plus expérimenté prêt à reprendre le contrôle quand c’était nécessaire, restons prudents).

Tout cela reste impressionnant. Une vue aérienne d’un carrefour un peu fréquenté en film accéléré est un joli spectacle de synchronisation, la plupart du temps. Et bien entendu, il y a des ratés. Je ne me rends pas compte de la quantité. Le taux d’accidents par kilomètres parcourus est-il plus élevé que dans un pays occidental ? Je n’en suis même pas certain. Mais quand cela arrive, la violence est au rendez-vous. Tout d’abord, ils impliquent souvent des véhicules lourds, notamment des bus remplis à ras-bord, qui dépassent par les fenêtres et par le toit. Avec la densité de la circulation, il est facile de générer des carambolages.

Ce qui suit l’accident fait peur également. Le fautif est généralement, dit-on, lynché sur place. On m’a conseillé plusieurs fois, même à l’Ambassade de France, de prendre la fuite en cas d’accident. Je n’ai jamais vu une scène de ce type, mais on m’a montré deux ou trois voitures carbonisées en m’expliquant que ce n’était pas l’accident qui avait fait brûler la voiture… Un soir sur la route, alors qu’il faisait nuit noire, c’est la voiture dans laquelle j’étais qui a percuté un piéton sur la route de Dhaka à Bogra. Je somnolais à l’arrière, ce sont les réactions des autres passagers m’ont fait comprendre ce qu’il se passait : sans cela, je n’aurais senti qu’un coup de frein parmi tant d’autres avant d’accélérer à nouveau. Le chauffeur a décidé de ne pas s’attarder, de ne pas prendre de risque pour lui et pour ses 5 passagers. Tout le monde n’était pas convaincu par la stratégie, les deux autres bangladeshis de la voiture n’étaient pas d’accord sur ce qu’il aurait fallu faire. Notre victime semble s’être relevée, apparemment…

Qu’aurait-il fallu faire, je ne le sais toujours pas. Les bangladeshis ont probablement leurs raisons de tracer tout droit, ils ne peuvent en général pas venir en aide à la victime. Là, nous étions trois français en voiture, avec nos moyens personnels et ceux de notre entreprise pour faire quelque chose si c’était nécessaire. Cela aurait-il évité le lynchage ? Je ne sais pas.

Accès aux soins

Quelques jours plus tard, c’est la fille d’un des employés de l’usine qui était percutée par un CNG juste devant l’usine. Le temps que je sorte de l’usine, le CNG avait disparu, je ne voyais plus que la fille, peut-être 8 ans, ouverte à l’arcade et du sang partout sur la joue, complètement sonnée. Après l’avoir faite entrer dans l’usine, il semble que c’est plus de peur que de mal. Une petite entaille près de l’œil, à quelques millimètres près ça aurait pu être bien pire. Elle semble un peu sonnée. Après l’avoir nettoyée, nous l’emmenons à une pharmacie près de la route principale et la désinfectons avec du matériel plus correct. Le père et quelques locaux nous assurent que tout va bien et qu’il n’est pas nécessaire de l’emmener à l’hôpital : on leur fait confiance et laissons simplement nos numéros de téléphone en attendant de voir si elle va mieux le lendemain. Au passage, j’ai payé 70 takas pour les soins (moins d’un euro) : une somme à la portée du père dans ce cas, mais qui correspond à une journée de travail pour beaucoup de bangladeshis. Beaucoup auraient dû, en pareille situation, laisser la fille saigner et éventuellement s’infecter.

Cette situation se résolvait avec une compresse et un sparadrap. Quelques semaines plus tôt, c’est une jeune fille en train de convulser au soleil, sur le trottoir, que nous voyions en passant en voiture. Alors que nous voulons nous arrêter pour voir si nous pouvons l’aider, le chauffeur nous explique que c’est l’effet de l’héroïne. En effet, la fille porte encore un garrot. Elle est en fait connue à Bogra et je l’ai revue à plusieurs reprises. Nous pensons d’abord l’emmener à l’hôpital, mais pour en arriver où ? La retrouver quelques jours, quelques semaines plus tard, exactement dans le même état ? Il semble bien utopique de voir un vrai changement avant qu’un investissement colossal soit fait pour garantir à la population un minimum de services, à commencer par la santé.

Une harmonie sur la brèche

Globalement j’ai vu très peu de scènes d’énervement. Moins qu’en France, probablement. À l’image de la circulation routière, tout le monde semble coopérer, cela marche en général, tout est millimétré. Chacun fait un effort pour ne pas passer avant les dizaines ou les centaines d’autres personnes qui l’entourent constamment. La plupart du temps, cela fonctionne, et parfois, sans qu’on ne le voie venir, ça dégénère. Il y a très peu de policiers dans les rues, beaucoup plus d’officiers de sécurité privés embauchés par les commerçants et portant des uniformes de type militaire, pour faire sérieux. Il y en a en permanence au moins deux dans l’usine où je travaille, d’ailleurs. Leur formation n’a elle, rien de militaire, et ils ont en général un bâton pour faire leur travail.

J’ai vu deux scènes de violence depuis mon arrivée. Une en vidéo : un journaliste d’une chaîne bangladaise, Channel i, qui m’aborde dans la rue et me montre son studio et notamment la vidéo qu’il a enregistrée d’un lynchage politique. C’est littéralement toute la rue qui se déchaîne contre un jeune garçon. Il est tabassé à mort. Le journaliste se vante d’être le seul à avoir filmé la scène complètement, et on le voit dans les détails. Coups de bambou, coups de poing, coups de pied… en quelques minutes son affaire est faite.

Plus récemment, c’est à Dhaka que j’ai vu, en bas de mon hôtel, un jeune garçon encore une fois se faire prendre à parti par une vingtaine de passants, notamment une femme qui essaye de lui donner des coups de poing puis des coups de chaussure. Un officier de sécurité le frappe également, au début, avant d’essayer de le protéger du lynchage et de l’aider à prendre la fuite. Probablement une affaire de vol, me suis-je dit.

Ces deux exemples sont l’illustration de la fragilité que j’observe par beaucoup d’aspects dans ce pays. La fragilité financière était la plus évidente, mais il y a aussi une fragilité du vivre-ensemble, notamment dans les villes, particulièrement peuplées. Cette fragilité est le résultat d’un grand effort collectif pour que « tout se passe bien » mais aussi d’une absence totale de marge de sécurité : pas d’argent de côté, pas de policiers, pas d’intervention de l’État pour aider les plus en difficulté. Manque de moyens ou de volonté ? Pour les bangladeshis que j’ai rencontrés, rarement bien riches, c’est clairement un manque de volonté dû au pouvoir de l’argent dans les plus hautes sphères d’un pays réputé parmi les plus corrompus.

Épisode 2 à venir sur la place des enfants et la « fracture sociale » entre pauvres et riches.

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Dakkhin Afrika jabe bangladesher shishura

6 juin 2010 · Catégorie(s) : Bangladesh, Médias

Article paru dans The Daily Ittefaq le 6 juin 2010

La Grameen Danone Nations Cup est le tournoi qui permet de sélectionner l’équipe qui représentera le Bangladesh à la Danone Nations Cup, une coupe du Monde organisée par Danone pour les enfants de 10 à 12 ans et qui se tiendra cette année à Johannesburg, en Afrique du Sud. Cet article est paru le premier jour de la phase finale de la Grameen Danone Nations Cup, remportée le lendemain par l’équipe de Tangail. L’équipe de Tangail partira ainsi prochainement en Afrique du Sud pour défendre les couleurs du Bangladesh, ainsi que l’équipe de Khulna, vainqueur l’année précédente (la Danone Nations Cup 2009 devait se dérouler au Mexique et a été reportée à l’année suivante en raison de l’épidémie de grippe A).

Pour l’anecdote, l’article a retranscrit mon nom phonétiquement, lettre à lettre, ce qui donne « Ornaoude Rigarte » (en roulant les ‘r’).

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