La face cachée (?) du Bangladesh (2)
En mai et juin, j’ai été amené à passer pas mal de temps à Dhaka, quasiment une vingtaine de jours sur une période d’un mois. Je n’ai jamais très enthousiaste à l’idée de passer du temps dans cette ville. D’abord, parce que cela signifiait 5 heures de route aller, 5 heures retour, au milieu de la circulation bangladaise qui n’est pas des plus confortables. Mais j’ai fini par apprendre à dormir pendant ces trajets, souvent faits très tôt dans la matinée pour gagner du temps. Mais surtout, c’est une ville hyperactive, qui m’avait traumatisé à mon arrivée en février. C’était un peu comme les Champs Élysées le soir du 12 juillet 1998 mais à l’échelle de toute une ville, et avec autant de voitures, CNG et rickshaws que de piétons. Pas vraiment reposant. Enfin, c’est une ville où il y a beaucoup plus de pauvreté apparente que dans la « petite » ville de Bogra (300 000 habitants seulement) ou à la campagne, en particulier beaucoup de mendicité.
Les riches et les pauvres (presque) dans les mêmes quartiers
Quand je suis à Dhaka, je loge généralement au Grand Prince Hotel, situé à Mirpur-1, à 200 mètres de la tour de la Grameen Bank où Grameen Danone a quelques bureaux au dixième étage. L’hôtel a un partenariat avec la Grameen Bank qui y envoie tous ses visiteurs en échange d’une réduction permanente de 30%, ce qui donne des chambres à 15 euros la nuit environ. Pas extrêmement confortable et pas toujours très propre mais le personnel y est très sympathique, ce qui en fait un endroit convivial. Pour peu qu’on soit en manque de connexion avec des occidentaux, on croise à la réception beaucoup d’étudiants venus faire un parcours d’immersion dans le social business organisé par la Grameen Bank. L’hôtel et la Grameen Bank sont dans un quartier assez pauvre, à proximité immédiate de plusieurs bidonvilles, dans lesquels Grameen Danone est d’ailleurs présent. Le Professeur Yunus aime raconter que s’il dirigeait la Banque Mondiale, il en délocaliserait les locaux à Dhaka pour que les personnes qui y travaillent soient vraiment plongés dans le sujet de la pauvreté ; il envoie d’ailleurs certains de ses invités personnels dans le même hôtel que tous les étudiants pour qu’ils aient bien l’occasion de se rendre compte dans quel univers ils sont arrivés.
Les groupes d’étudiants passent souvent par Bogra pendant leur parcours au cœur du social business ; ils y visitent le Grameen Greeen Children Eye Care Hospital et l’usine voisine de Grameen Danone. J’y étais chargé de les accueillir, de leur présenter l’entreprise et de leur faire une visite de l’usine. Parfois, je les recroisais au Grand Prince Hotel de Dhaka et nous dînions ensemble. C’est ce genre d’occasion qui m’a emmené un soir dans l’appartement d’une riche famille bangladaise à Banani, l’un des deux quartiers riches de Dhaka avec Gulshan. Ces deux quartiers sont peuplés de riches bangladeshi et d’expatriés ; à Gulshan se trouve également le luxueux hôtel Westin qui accueille tous les hommes d’affaires et les personnels de bord des compagnies aériennes internationales. Pendant une heure j’ai eu l’impression de quitter le Bangladesh. L’appartement immense était habitué par une famille dont le domaine d’activité est « le business » sans plus de précisions, qui avaient préparé un repas complet pour la trentaine d’occidentaux qu’ils accueillaient ce soir-là et avaient un stock impressionnant de canettes d’Heineken – pas seulement pour nous. Les filles, âgées de 25 ans environ, ne portaient pas le sari traditionnel mais des jupes ultra-courtes et décolletés plongeants, le tout accompagné de maquillage pas vraiment discret… du jamais vu partout ailleurs dans le pays ! Assez peu à l’aise dans cet environnement je suis parti au bout d’une petite heure. Ça n’a pas été l’occasion d’en apprendre beaucoup sur le mode de vie de cette partie de la population, mais ce n’était pas vraiment ce qui retenait mon attention. De manière générale, entre cela et les réunions dans les deux grands hôtels de la ville (le Westin évoqué plus haut et le Pan Pacific, plus abordable, où les gens de Danone ont leurs habitudes quand ils viennent passer quelques jours), j’ai simplement pu voir qu’il y avait une sorte d’îlot un peu isolé qui ignorait totalement un certain nombre de coutumes et de règles sociales du Bangladesh.
Les enfants, une situation insurmontable
Pourtant, il n’y avait pas à aller bien loin pour se rendre compte de ce que ce comportement pouvait avoir de décalé par rapport au reste du pays. Les mendiants, souvent mutilés, sont partout et des bidonvilles sont installés au milieu de ces quartiers riches, par exemple tout près du lac de Banani. J’étais arrivé en me disant qu’il ne fallait surtout pas donner d’argent aux enfants, qui devaient probablement être exploités par un grand réseau de mafieux qui s’en mettaient plein les poches et que l’école étant gratuite et obligatoire entre 6 et 12 ans, il n’y avait pas de raison à ce qu’ils soient dans la rue. La réalité est bien entendu plus complexe et on m’a expliqué par la suite que ce sont généralement plutôt les familles qui envoient les enfants trouver de l’argent, comme le reste de la famille qui doit bien survivre. J’ai quand même été témoin d’un épisode assez terrifiant alors que je marchais avec un collègue français dans Gulshan en soirée, vers 22 ou 23 heures. Nous cherchions un restaurant pour changer un peu du traditionnel poulet au curry et riz et nous étions donc dirigés vers le quartier riche. Ni l’un ni l’autre n’avions l’habitude de ce quartier, n’étant pas des adeptes des grands lieux de rencontres pour expatriés, et nous marchions au hasard à la recherche d’un restaurant ouvert. C’est à proximité de l’hôtel Westin que nous avons commencé à nous faire aborder, d’abord par des conducteurs de rickshaws qui nous disaient « tout connaître » à Dhaka et pouvoir trouver n’importe quoi… Nous avons eu quelques doutes sur ce que cela signifiait, et quelques minutes plus tard, ce sont deux filles, très jeunes, qui ont commencé à nous suivre. Elles ne nous demandaient pas directement d’argent, mais nous appelaient « boss » en nous disant que nous étions « very beautiful ». Avec les autres choses qu’elles nous ont dites, nous avons compris qu’elles étaient des prostituées en quête de clients. Cela faisait d’autant plus froid dans le dos que nous nous sommes dits que si elles procédaient ainsi, c’est qu’elles devaient trouver des clients de cette manière, dans ce quartier. Je me demande encore à ce jour si le conducteur du rickshaw, qui n’était jamais très loin, n’était pas chargé de collecter l’argent des éventuels clients.
Il s’agit probablement d’un cas extrême et, je l’espère, assez rare, de « travail » des enfants. Plus généralement, beaucoup d’enfants travaillent très jeunes. L’école est obligatoire entre 6 et 12 ans mais il n’y a aucun moyen de contrôle et encore moins de répression. Dans les campagnes, les enfants participent évidemment à la vie de la ferme, mais le même phénomène existe en ville, ou j’ai souvent été servi par des enfants disant avoir entre 12 ans et 16 ans. Ces âges sont souvent des estimations grossières, beaucoup d’enfants ne connaissent pas leur âge et c’est souvent un adulte qui répond à leur place. Pour un européen, l’âge est toujours difficile à croire tant ils peuvent paraître jeunes par rapport à leur âge annoncé – les effets de la malnutrition.
J’étais un jour à Mirpur, en face du Grand Prince Hotel, avec deux collègues. Nous cherchions à boire quelque chose de frais et nous nous sommes arrêtés dans un petit commerce qui vendait des snacks et des boissons. Nous étions assis et nous voyions un petit garçon qui bougeait dans tous les sens ; à un moment, mon verre étant vide, il vient me le prendre des mains et le jeter dans une poubelle. J’ai alors demandé à Sohel, collègue bangladeshi, qui était ce garçon : « probablement un petit frère ou un petit cousin d’un des gérants du magasin ». Quelques minutes plus tard, il pose plusieurs questions à ce garçon pour en savoir plus. Manik, c’est son nom, n’a en fait rien à voir avec les gérants du magasin. Il dit avoir trois ans (il n’en avait pas plus de 5 quoi qu’il en soit) et travailler ici tous les jours de 9 heures à 14 heures. Sa mère l’obligerait à faire cela pour ramener de l’argent à la famille, sous peine de le frapper s’il refuse… Il gagne ainsi 20 takas (un peu moins de 25 centimes d’euro) par jour plus un léger repas à midi. En comptant large, cet enfant n’ira pas à l’école parce qu’il est considéré comme plus utile à faire gagner ou économiser 50 takas par jour à sa famille.
Devant cette situation, j’ai proposé à Sohel le lendemain d’aller parler à sa famille pour leur proposer de leur payer l’équivalent de ce Manik apportait pour qu’il aille à l’école. Grameen Danone étant présent dans le bidonville où il vivait, nous aurions pu nous organiser d’une manière ou une autre, en gardant un contact avec l’instituteur de l’école pour s’assurer que Manik vient bien régulièrement en classe. Finalement, Sohel et moi n’avons plus eu d’occasion d’aller ensemble dans ce commerce pendant les heures de travail de Manik, et quand j’ai tenté d’y retourner seul, je ne l’y ai pas retrouvé. Mais je me suis rapidement rendu compte que cette situation, que je croyais exceptionnelle, était en fait généralisée à la majorité des commerces de l’espèce de galerie où se trouvait cette échoppe. Les salaires varient assez peu, les commerçants les appellent des « helpers » et disent faire cela pour aider leurs familles, alors même qu’ils pourraient s’en passer sans problème – cela leur coûte environ 1000 à 1500 takas par mois. Difficile pour un européen de faire la part des choses entre exploitation et solidarité. Les repères sont bien différents dans ce pays. Tout cela laisse songeur sur les solutions à apporter. Suffit-il d’apporter de l’argent en échange d’assiduité scolaire, comme l’ont fait les mexicains avec Progresa ? La recherche d’une solution viable dans un pays habité par 50 millions d’enfants est un projet ambitieux…
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